- Samedi 25 juillet 1914 : Le public se montre agité, on commente les événements, on se presse aux portes des journaux qui affichent les dernières dépêches ; mais on a foi dans la prudence des dirigeants…
- Dimanche 26 : Sensible agitation dans les rues de Metz où la foule se porte vers les dernières nouvelles affichées un peu partout…Vers le soir la foule de plus en plus nombreuse s’arrache les éditions supplémentaires des journaux ; dans les rues Serpenoise, des Clercs, de l’Esplanade, on peut à peine circuler ; tout le monde discute et on se montre généralement très pessimiste…
- Mardi 28 : L’Autriche a déclaré la guerre à la Serbie… À Metz, l’émotion est extrême. Les magasins de comestibles sont envahis, on se bat devant leurs portes ; certaines denrées telles que sel, sucre, farine et légumes secs s’enlèvent rapidement…L’anxiété gagne toutes les classes de la société…
- Jeudi 30 : Peu à peu la frayeur s’empare des Messins devant l’imminence du danger.
- Mercredi 5 août : Celui qui n’a pas assisté à la mobilisation dans un centre fortifié près de la frontière ne peut pas et ne pourra jamais se faire une idée des préparatifs qu’exige une guerre qui s’annonce épouvantablement meurtrière…La mobilisation (est) colossale, régulière et très bruyante, quoique fort ordonnée. Consciente, comme ses compatriotes, de la montée des périls en Europe à peine un mois après l’attentat de Sarajevo, et pressentant sans doute l’imminence de graves événements, une dame de la bourgeoisie messine, Jeanne Haas, décide de prendre sa plume et d’écrire, au jour le jour, les faits dont elle va être le témoin et les commentaires qu’ils lui inspireront. Il en naîtra un journal, qu’elle tient sans interruption du 24 juillet 1914 au 18 novembre 1918. Ce journal est un témoignage exceptionnel, à la fois par sa richesse historique et par les sentiments français qu’il véhicule ; dès les premières lignes, il rend compte de l’atmosphère d’agitation, puis de l’inquiétude grandissante qui règne dans les rues de Metz : on sent que ses habitants voient l’irrémédiable arriver. Sentiments pessimistes que traduit une autre Messine, Herta Strauch, alias Adrienne Thomas, qui écrit dans son roman quasi biographique Catherine soldat, à la date du 31 juillet : « Metz a perdu la tête. Beaucoup de familles partent en hâte. Ceux qui restent achètent, affolés, tout ce qu’ils peuvent trouver […] Partout des uniformes gris, nulle part on ne voit plus les beaux uniformes bariolés. Tout est gris, gris, comme nos pressentiments. »
Le vécu des quatre années de la guerre est particulièrement difficile pour les habitants de Metz. Terminée la bataille de Lorraine, dont ils ont perçu les 19 et 20 août le bruit du canon et vu affluer les blessés, le front s’est à peine éloigné et s’est stabilisé entre la Seille et la Meurthe, mais il est encore suffisamment proche pour leur donner le sentiment que la guerre est bien là, même si ce secteur restera dans l’ensemble l’un des plus calmes du conflit. Plus dure à supporter que la relative proximité du front, la dictature militaire imposée dès le début de la guerre par les autorités militaires allemandes, qui entraîne une rapide mise au pas et permet le renforcement de la germanisation (linguistique en particulier). Troisième aspect de la dureté des temps, l’aggravation des difficultés matérielles : prélèvements incessants, ravitaillement de plus en plus défectueux, entraves à la circulation, hausse des prix. Le poids de la guerre est aussi psychologique, avec l’incertitude quant à sa durée et à ses conséquences sur le devenir de la Lorraine, et, pour la population de souche française, l’insupportable propagande de guerre allemande. Une accumulation de souffrances, d’inquiétudes, de rancœurs, qui fait des années 1914-1918, pour les Lorrains annexés, une période de traumatisme. La joie de la délivrance et du retour à la France en novembre 1918 n’en sera que plus grande.
Une mise au pas immédiate Pour les habitants de Metz et de la Lorraine annexée, la journée fatidique est celle du 31 juillet, qui avant même le déclenchement des hostilités marque le début d’une dictature militaire de plus de quatre ans. Ce jour-là, à Berlin, Guillaume II proclame « l’état de danger de guerre » (Kriegsgefahrzustand), ce qui place aussitôt le pouvoir civil sous le contrôle de l’autorité militaire et entraîne l’instauration de l’état de siège. Le général Ernst von Oven, gouverneur de Metz, ordonne la suspension des libertés. La frontière est fermée. Le téléphone est coupé aux particuliers, le secret des lettres est suspendu. Les droits de réunion et d’association sont supprimés, et bien sûr la liberté de la presse, désormais muselée.
Les journaux messins de langue française sont interdits, mesure qui frappe Le Lorrain, Le Messin et Le Courrier de la Moselle. Les habitants ne pourront plus maintenant lire, en français, qu’un organe officiel et à la botte, La Gazette de Lorraine, titre disparu en 1908 et qui reparaît le 4 août, et en allemand la Metzer Zeitung et la Lothringer Zeitung. Les « blancs » que ces journaux présentent dès la première page sur les éditions du 1er août attestent de la réalité de la censure imposée par les militaires, une censure avec laquelle on ne badine pas ! La presse est désormais sous le contrôle d’un haut fonctionnaire, promu censeur militaire, le baron von Bibra. C’est le premier aspect de la dictature militaire qui s’abat sur les Lorrains.
La suspension des libertés individuelles donne à la police militaire, dirigée par le général-major Bodenhausen, le droit d’arrêter toute personne considérée comme dangereuse, à commencer par celles que l’on soupçonne de sympathies françaises, à l’exemple des membres du Souvenir Français et de la Lorraine Sportive, qu’ils soient prêtres, journalistes, anciens combattants français, parents d’officiers ou de soldats français, hommes politiques, dont les noms figurent depuis longtemps sur les listes noires, et qui relèvent de la détention préventive (Schutzhaft). En quelques jours, les Allemands procèdent à de nombreuses arrestations, surtout à Metz et dans le Pays messin. Dès le 31 juillet, à Metz, une quarantaine de personnes sont arrêtées, incarcérées à la prison du Cambout et transférées vers la forteresse d’Ehrenbreitstein, qui domine sur la rive droite du Rhin la ville de Coblence ; le lendemain, 22 personnes connaissent le même sort, et encore 84 dans les jours suivants. Au premier rang d’entre eux, les journalistes des quotidiens messins supprimés : mis à part le chanoine Collin, directeur du Lorrain et bête noire des autorités allemandes, qui, averti semble-t-il dès le 30 juillet de l’imminence de son arrestation par une haute personnalité, parvient à prendre le dernier train en partance pour Luxembourg et de là à gagner Paris, les Allemands arrêtent l’abbé Charles Ritz (appréhendé à la sortie d’un office à la chapelle des Orphelines de Saint-Joseph), Eugène Lambert, Nicolas Houpert (Le Lorrain), Elie Fleur, Mathias Pétry, Sébastien Humbert (Le Courrier), Charles Seltzer et Paul Pignon (Le Messin). D’autres personnalités messines sont du voyage, comme le peintre-verrier messin Michel Thiria, le banquier Victor Prevel et le pharmacien Paul Winsback, secrétaire général du Souvenir Français, tous deux futurs maires de Metz après le retour à la France.
Parmi les incarcérés d’Ehrenbreitstein figurent quelques membres de ce clergé lorrain francophile qui était devenu la hantise des autorités allemandes, et que la guerre donne l’occasion à celles-ci de réduire au silence en les éloignant, malgré les protestations de Mgr Benzler, évêque de Metz. C’est le cas notamment des abbés Lapied, curé de Lessy, Hippert (Longeville-lès-Metz), Noirclaude (Marly), Albert Lacroix (Norroy-le-Veneur), et surtout, figure emblématique, Jean Dominique Etienne : curé de Lorry-lès-Metz depuis 1890, médaillé de 1870, vice-président de la section du Souvenir Français de Lorry et fondateur de la société de musique locale le Cercle Saint-Clément, il est interné dans la sinistre forteresse avec sa sœur Marie (qui mourra en captivité) avant d’être transféré le 11 février 1915 à Hünfeld, près de Fulda.
La guerre lointaine mais présente Des combats de la Grande Guerre, la Lorraine annexée ne connaît que ceux qui, entre le 10 et le 21 août, correspondent à l’offensive française en direction de Sarrebourg (Ière armée de Dubail) et de Morhange (IIe armée de Castelnau), et à leur brutal échec, qui précède une retraite que seule la bataille du Grand-Couronné, devant Nancy, évitera de transformer en désastre. Comment les Messins perçoivent-ils la réalité de ces combats ? Jeanne Haas raconte : « Jeudi 20 août. Hier soir, plusieurs régiments demeurés à Metz ont quitté la ville se dirigeant vers le sud où une très grande bataille est attendue… Le canon tonne sans relâche. Une formidable bataille est engagée entre les troupes françaises et allemandes entre Morhange, Rémilly et environs… Vers l’extrême soir, le bruit se répand en ville d’une éclatante victoire, et la foule bruyante pousse de frénétiques Hourras !… 21 août – Toute la nuit les voitures d’ambulance ont sillonné la ville ramenant les blessés, dont on dissimule le nombre… On prétend que 150 000 Français sont prisonniers, que le reste de l’armée est repoussée vers les forts pour que ceux-ci achèvent de la détruire… À six heures du soir, la Mutte sonne, de frénétiques acclamations retentissent, la foule prend d’assaut les bureaux des journaux… L’exaltation des Allemands est à son comble… La joie des uns contraste avec la mine défaite des autres. » L’oeuvre, en grande partie autobiographique, d’Ernst-Moritz Mungenast, Le Magicien Muzot, nous offre une description à la fois romancée et réaliste du vécu de la guerre par les civils, du moins en ce qui concerne Metz. C’est d’abord l’omniprésence de l’armée dans la ville : « Les uniformes rutilants avaient fait place au gris des tenues de campagne et si, avant 1914 déjà, l’uniforme était bien représenté, il avait aujourd’hui la majorité absolue. Metz était un arsenal, une aire de repos pour l’armée, un nœud de communications et abritait des dizaines de milliers de soldats dans ses murs. D’innombrables malades et blessés gisaient dans les hôpitaux, les infirmeries, les hospices, les couvents, les écoles, les séminaires et les internats. » Cette immense ville de garnison devient en même temps l’une des grandes bases arrière du front, avec notamment sa gare qui désormais voit affluer et transiter prisonniers et blessés : « À la gare, écrit Adrienne Thomas qui y est infirmière de la Croix-Rouge, nous recevons beaucoup de ceux qui sont partis heureux, courageux et chantant, et qui reviennent fatigués, blessés, mutilés. » Metz, c’est aussi la forteresse, dont la puissance de feu n’a pas d’égal et tient en respect les positions françaises les plus proches. Mungenast évoque la « grosse bête », la « musique monstrueuse » qui, « passant du roulement assourdi à l’ébranlement furieux », parsème de nuées bleues le ciel au-dessus des hauteurs de Pont-à-Mousson : « Ce monstre tonitruant resta comme un symbole tout au long de la guerre et les promeneurs qui s’avançaient sur l’Esplanade après la tombée de la nuit et à l’extrême bord de la plate forme… pouvaient apercevoir la lueur des explosions. » De l’autre côté, dans les lignes françaises, la proximité de la forteresse de Metz, que l’on aperçoit au loin, ne laisse pas insensible : Henry Morel-Journel, officier de l’état-major de la 74e division du général Charles de Lardemelle, qui au printemps de 1916 est en ligne dans le même secteur, note dans son Journal : « L’attraction de notre secteur est la vue de Metz ; par temps clair, on distingue à l’œil nu la masse de sa cathédrale, les flèches de ses églises, les cheminées de ses usines et le grand hangar du champ d’aviation de Frescaty. C’est un spectacle encourageant et qui rend du moral aux neurasthéniques. On vient de loin pour le voir. Successivement la plupart des ministres ont fait le pèlerinage.»La guerre fait apparaître un phénomène nouveau dans le ciel messin : les attaques aériennes. Dès le début des opérations, des avions français survolent Metz et procèdent à des reconnaissances et à des bombardements, comme le 14 août sur Frescaty, le 24 octobre sur le Sablon, ou le jour de Noël 1914 sur la gare de Metz. Le nombre des attaques aériennes sur l’agglomération messine ira croissant : 6 en 1914, 79 en 1915, 140 en 1916, 171 en 1917, et 308 en 1918, soit un total de 704, si l’on en croit la Chronique provinciale des sœurs de la congrégation de Sainte-Blandine. Ces attaques visent la base d’avions et de zeppelins de Frescaty, le nœud ferroviaire du Sablon, la gare centrale et de marchandises de Metz. Le dernier raid a lieu le 10 novembre 1918 à 20 heures, avec le largage du huit bombes, dont deux tombent sur un tramway, tuant trois soldats, un policier et une femme. Si les avions larguent obus et bombes sur Metz et ses environs, plusieurs attaques se font à l’aide de fléchettes métalliques : c’est le cas le 26 décembre 1914, où, écrit Adrienne Thomas, « il y eut… une surprise ; les fléchettes d’avions. Quelque chose de tout nouveau, de tout à fait inconnu à Metz. J’en ai tout de suite eu une entre les mains, un soldat l’avait trouvée : une flèche de fer d’environ dix centimètres de long. » La jeune Messine semble obsédée par les fréquentes apparitions d’avions, au point de craindre, en revenant de Berlin à Metz le 26 janvier 1916 « qu’entre temps des avions l’aient détruite de fond en comble », et d’achever son œuvre par cette phrase : « Qu’est-ce donc que j’attendais ? Pourquoi me durerais-je ? Pour une bombe d’avion ? » Son compatriote Mungenast évoque lui aussi ces projectiles d’un autre âge, parfois largués en même temps que les bombes : « Des avions ennemis s’approchaient de la ville. Les passants se précipitaient dans les maisons et les caves… Un aéroplane tournait au-dessus de la ville, lâchant quelques bombes, et aussi des flèches métalliques, de forme cylindrique et pointue, garnies d’ailettes acérées. Boum ! Boum ! Boum ! faisaient en explosant les bombes de dix à vingt kilos. » Mais il montre plus loin que les Messins finissent par s’accoutumer à ces incursions aériennes : « Les avions surgissaient-ils en plein jour, alors la vie s’arrêtait instantanément. Les tramways s’arrêtaient, leurs passagers allaient s’abriter, les magasins se vidaient, tout le monde se précipitait dans les caves. Mais aussitôt l’ennemi reparti, la vie reprenait », une vie de plus en plus conditionnée par le poids de la germanisation et les privations matérielles.
La germanisation se renforce La dictature qui pèse sur les Messins et les Lorrains ne se limite pas à une suspension de la liberté de la presse et des libertés individuelles ; elle s’accompagne de mesures draconiennes qui soumettent la population civile au pouvoir de l’armée et mettent en vigueur une justice de guerre laissant le champ libre aux tribunaux militaires. À côté du délit d’opinion, les autres mesures semblent secondaires, même si elles gênent la vie quotidienne : fermeture des commerces à 22 heures, interdiction de tout rassemblement de population, obligation pour les associations d’intérêt public et charitables de demander une autorisation spéciale, interdiction d’utiliser une automobile ou une motocyclette sans autorisation, interdiction de posséder un poste de radio, etc. Parler français est désormais un délit. La lutte contre la langue française est sans doute, pour les Lorrains, l’aspect le plus insupportable de la dictature des années de guerre. Dès la mobilisation, s’exprimer en français en public est considéré comme une provocation et un acte d’hostilité envers l’Allemagne. Rapidement, l’extirpation de la langue française devient une préoccupation majeure des autorités, et les mesures se succèdent en cascade : le 4 novembre 1914, on interdit l’utilisation du français dans les correspondances internes au service des postes et du téléphone. Le 14 janvier 1915, il est décrété que les pancartes portant les noms de rues, jusqu’alors bilingues, ne seraient plus rédigées qu’en allemand. Le lendemain, Metz et vingt-deux communes des environs sont inclus dans le territoire de langue allemande pour toutes affaires commerciales, et à compter du 1er juillet l’allemand devient la seule langue officielle sur tout le territoire de la forteresse. Le 2 septembre, un décret impérial ordonne la germanisation de tous les noms de communes, hameaux et lieux-dits de langue française. L’interdiction de la langue française n’est qu’un aspect de la politique de germanisation que subissent les Lorrains. Elle contribue à créer un climat de méfiance, de suspicion entre les communautés allemande et alsacienne-lorraine, qui détériore les relations entre elles et aggrave les clivages nationaux. Les servitudes imposées, les brimades, l’obligation de pavoiser à l’occasion des victoires allemandes, l’absence d’une presse française digne de ce nom créent « une atmosphère lourde et maussade. Les Messins de souche française supportent de moins en moins les élans patriotiques allemands : la Mutte annonçant les victoires du Kaiser, la lecture, sur la place d’Armes, des communiqués victorieux par le maire Forêt ou l’un de ses adjoints, et surtout la propagande sur le bon droit de l’Allemagne opposé à la fourberie des alliés. Cette propagande va jusqu’à exposer les canons pris aux Français lors de la bataille de Morhange, ou prend au printemps 1917 la forme d’une exposition de guerre à l’Ecole supérieure (l’actuel lycée Louis-Vincent). Bien que les Messins les connaissent depuis longtemps et qu’elles fassent partie de leur décor urbain, la vue des orgueilleuses statues des souverains Hohenzollern devient pour une partie d’entre eux un crève-coeur. Que ne ressentent-ils pas lors de l’inauguration en grande pompe, le 22 mars 1916, alors que le sort de la guerre, pense-t-on, se joue à Verdun, de la statue du Feldgraue in Eisen (« le vert de gris en fer »), considérée par beaucoup comme une insulte à leur sentiment français ? Érigée à la gloire du soldat allemand et en hommage à l’effort de guerre consenti par la population messine, la statue, fondue dans les usines de Rombas et placée au bord de l’actuel boulevard Poincaré face à la Moselle et au mont Saint-Quentin, présente sur son socle une inscription appelant la victoire de l’Allemagne, que l’on peut traduire par ces mots : « Nos cœurs à Dieu et nos poings sur l’ennemi. Que notre volonté de vaincre soit de fer ! », ce fer que l’on invite la population à forger symboliquement en plantant des clous sur les quatre plaques de chênes enchâssées sur le socle de la statue, et qui vaudra à celle-ci le surnom de « l’homme de fer »… le sort qui lui sera fait par les Messins au lendemain de l’armistice sera à la mesure de leur ressentiment !
Pénurie et privations En même temps qu’ils subissent le poids de la dictature et de la germanisation, les Messins voient leur existence matérielle se dégrader. Les difficultés proviennent surtout des prélèvements financiers et matériels, du ravitaillement de plus en plus défectueux, de la hausse des prix et des entraves à la circulation. La pénurie s’installe très vite pour certains produits, comme le sucre cristallisé, introuvable à Metz dès le 15 août 1914. Le 15 mars 1915, le rationnement du pain conduit à l’introduction de cartes : « Maintenant que toute l’Allemagne a déjà connu les joies de la carte de pain, écrit Adrienne Thomas, elle vient d’être introduite aussi chez nous. Chaque habitant a droit à 300 grammes de pain par jour. » Le 8 décembre, c’est au tour de l’éclairage au pétrole d’être rationné dans l‘agglomération de Metz, puis le beurre le 3 janvier 1916, la viande le 30 juin (une livre par famille), les haricots, la farine de petits pois (18 juillet), le sucre, les œufs, la saucisse, le savon, le lait, les pommes de terre, la graisse, la semoule (2 août). C’est l’époque des queues et des bousculades devant les commerçants, mais aussi des ersatz, souvent de mauvaise qualité : un mélange de malt et de chicorée remplace le café, un produit de synthèse chimique donne l’illusion du miel, et un mélange de feuilles desséchées trempées dans de la nicotine rappelle le goût du tabac. Le journal de Jeanne Haas nous fait vivre la dégradation de la situation matérielle des Messins, en particulier durant l’année 1917. Elle le fait parfois avec un humour caustique, qui ne fait que traduire un sentiment de lassitude et d’amertume, voire de révolte : - 2 avril 1917: « Aujourd’hui, grande distribution de cartes de vivres aux heureux sujets de Sa Majesté Guillaume. On nous retranche 35 grammes de pain par jour, ce qui porte notre ration quotidienne à 250 grammes, lesquels représentent à peine deux minces tranches de cette lourde pâte. ».
- 20 avril : « Cette semaine nous avons reçu des cartes de viande, lesquelles concèdent, en remplacement de la livre de pain supprimée, 250 grammes de bœuf, veau ou mouton supplémentaires pour 7 jours et par tête.»
- 30 juin : « Tous les copeaux et sciures de bois sont confisqués, les dernières destinées sans doute à augmenter la quantité de ce pain exquis favorable aux dyspepsies et entérites, les premiers à être tissés aux vieux chiffons et papiers souillés pour faire des étoffes, car nous serions sans cela menacés, dans un avenir très prochain, de n’avoir pour tout vêtement que celui de notre mère commune, Ève, et comme l’hiver approche les feuilles de vignes seraient plutôt difficiles à trouver. » Conséquences de cette pénurie et de ces restrictions : la montée des prix (50 à 100% pour les denrées et objets de première nécessité), le marché noir, et l’appel à l’imagination et à la « débrouille ». Certaines mesures montrent à quel point on sait alors faire preuve d’imagination en ces temps difficiles ! Au début de décembre 1916, par exemple, l’office municipal des vivres de Metz demande aux vendeurs de harengs de récupérer les têtes, afin que l’on puisse en extraire l’huile. Pour faire face à la pénurie de tissus, on supprime en 1917 les nappes et les serviettes dans les cafés, les restaurants et les hôtels. La même année, au mois de mai, la population est invitée à ramasser les cheveux, des femmes de préférence, pour servir de matériau à la fabrication de courroies de transmission. Le 9 juillet, pour remplacer le coton, on incite au ramassage des orties. Le 12 octobre 1918, il est recommandé aux ménagères de faire bon accueil aux écoliers envoyés pour collecter les pelures, os, vieux papiers, chiffons, bouteilles, cheveux, bouchons, boîtes de conserves. Economiser le pain est un impératif : « Economisez le pain, lit-on sur une affiche, tournez les espérances de nos ennemis en déception. Soyez respectueux du pain quotidien, ce sera le moyen de ne pas en manquer. »
Vers la délivrance Les années de guerre passent, et avec les mois la situation des Messins, qu’ils soient Allemands ou de souche française, se dégrade. Leur situation matérielle, bien sûr, mais surtout morale. La guerre n’en finit pas, et de plus en plus de familles sont endeuillées ou sans nouvelles des leurs sur le front – pour beaucoup c’est le front de l’Est, où la révolution russe de 1917 rend les choses encore plus incertaines. L’entrée en guerre des Etats-Unis au début du mois d’avril de la même année réjouit les uns et inquiète les autres, même si l’on sait que l’armée américaine n’est pas prête d’arriver dans les tranchées de France (les Sammies ne seront vraiment opérationnels qu’au printemps, voire à l’été 1918). Les offensives lancées par Ludendorff à partir du 21 mars en Picardie, dans les Flandres et en Champagne, sont un temps victorieuses, avant que la contre-offensive de Foch le 18 juillet, puis le 8 août, ne mette fin aux espoirs du haut commandement allemand. Du 12 au 16 septembre, les Américains du général Pershing réduisent le saillant de Saint-Mihiel, contraignant les forces allemandes à se replier sur la « position Michel » au sud de Prény et de Pagny-sur-Moselle, puis, le 28, sur les hauteurs au nord de cette localité. La guerre, on le sent des deux côtés, est en train de basculer en faveur des alliés. La guerre se rapproche donc de la Lorraine annexée. Les habitants de Metz et de sa région entendent à nouveau, de plus en plus souvent, et de plus en plus près, le grondement du canon : « Depuis la mi-octobre, écrit Mungenast, les maisons de Metz vibraient et tremblaient sous l’effet des explosions qui tantôt se rapprochaient, tantôt s’éloignaient. À grands renforts de tanks, l’ennemi avait enfoncé la boucle de Saint-Mihiel et son aile droite s’était avancée jusqu’à la frontière lorraine […] Une ligne de tranchées avait été établie devant Château-Salins et Delme, en terre lorraine. De Nomeny à Gorze, les combats faisaient rage. Les obus américains s’abattaient comme de la grêle sur les vieux champs de bataille de 1870/71… Les faubourgs de Metz, Montigny, Sablon et Longeville étaient sous le feu des canons français à longue portée. » Dans son journal, Jeanne Haas montre parfaitement les divergences de sentiments au fur et à mesure que les nouvelles sont mauvaises pour les uns, et pleines d’espoir pour les autres : « Lundi (5 septembre 1918) – Il pleut et le temps est sombre, presque aussi sombre que les visages des immigrés qui s’allongent à mesure que les nôtres se détendent et s’efforcent de cacher la joie infinie dont les cœurs débordent depuis quelques semaines ». Autre témoin, R. Schamber, observant des soldats allemands traversant Metz, comprend qu’ils n’y croient plus : « Pour la cinquième fois l’automne approche. Les feuilles tombent. Sur l’Esplanade passe une compagnie de soldats. Les hommes déjà âgés, sont éreintés, fourbus par l’exercice qu’ils viennent de faire à l’île Saint-Symphorien. Ils vont comme des automates. Le grondement du canon accompagne cette troupe harassée. Le soir descend… Les communiqués maintenant mentionnent de plus en plus souvent des reculs allemands. Camouflé sous les mots planmässig zurückgezogen (retiré conformément à nos plans), on devine aisément l’échec de l’ultime offensive et l’inévitable dégringolade. » Tout le monde sent que la fin est proche. À commencer par les soldats français de la Xe armée du général Mangin, qui doit lancer le 14 novembre une offensive en direction de Delme et de Château-Salins, puis de Sarrebruck, avec 4 corps d’armée, 14 divisions, 600 chars et 614 pièces d’artillerie. Mais l’offensive n’aura pas lieu : au petit matin du 11 novembre, on apprend la signature de l’armistice.
Un vent de révolution : les Soldatenräter Au moment où les Lorrains prennent connaissance de l’armistice, une agitation inattendue règne depuis deux jours dans les villes, principalement à Metz, Sarreguemines, Saint-Avold, Thionville et Forbach, et dans certains centres industriels comme Hayange : venu d’Allemagne, un air de révolution souffle sur la région. Cette effervescence est liée à l’agitation qui secoue le Reich depuis le début du mois, alors que l’abdication de Guillaume II est à l’ordre du jour, et que l’armistice, dont l’Allemagne a demandé la négociation aux Alliés, est en vue. Les 3 et 4 novembre, après l’échec d’une tentative de mutinerie à Wilhelmshaven le 29 octobre, les marins de Kiel se sont soulevés. Un vent de révolution se diffuse dans le nord de l’Allemagne à partir du 5 et du 6, et des « conseils d’ouvriers et de soldats » (Arbeiter – und Soldatenräter) se constituent un peu partout. Guillaume II, contraint et forcé, abdique le 9. La république allemande est proclamée à Berlin par le ministre socialiste Scheidemann, tandis que Friedrich Ebert devient chancelier. La Lorraine et l’Alsace n’échappent pas à cette ébullition, qui n’est pas encore retombée lorsque les troupes françaises entrent et s’installent dans les provinces libérées. C’est à Metz, bien sûr, que le mouvement des Soldatenräter est le plus important. Tout commence, comme ailleurs, le 9 novembre, à l’initiative de quelques hommes déterminés, en l’occurrence cinq matelots venus par le train de Cologne, et qui débarquent à la gare en brandissant des drapeaux rouges. Les mutins se dirigent vers la caserne des Bavarois (actuelle cité scolaire Barbot), ouvrent les prisons militaires et libèrent les soldats incarcérés, puis se dirigent vers l’Hôtel de ville. Un incident éclate sur la Place d’Armes, où un lieutenant de chasseurs à cheval qui tente de s’opposer au mouvement se fait désarçonner et maîtriser. Une compagnie de territoriaux bavarois est amenée en renfort, mais ils refusent de tirer et réclament leurs papiers pour pouvoir rentrer chez eux. Un comité provisoire du conseil des soldats et ouvriers est alors constitué à l’Hôtel de ville, dont le balcon s’orne d’un drapeau rouge – en fait un drapeau turc dont les parties blanches, croissant de lune et étoile musulmane, sont teintes au minium. Le conseil se donne pour président un sous-officier, Heinrich Voortmann. Dès son installation, ce conseil lance un appel au calme à la population et aux soldats, destiné à rassurer à la fois la population civile et les militaires. L’administration municipale, le maire Forêt en tête, puis le gouverneur militaire Lequis acceptent de coopérer avec le nouveau pouvoir, voire de se soumettre à son autorité. Jeanne Haas peut écrire, le lendemain 10 novembre : « Le conseil des ouvriers et des soldats, maître absolu de Metz et de toutes les institutions policières et autres, multipliait ses séances et réunissait des adhérents de plus en plus nombreux devant la mairie où flotte un immense drapeau rouge. » Le comité de soldats réuni à l’Hôtel de ville, et le comité des ouvriers de la rue Mazelle élisent leurs directions respectives, qui vont former le conseil définitif. Celui-ci entre en fonction le lendemain 11, et décide aussitôt la remise en liberté des prisonniers politiques et le rappel des expulsés, l’abolition de la censure postale, la libération immédiate des soldats alsaciens-lorrains se trouvant dans les unités proches de Metz, et la suppression de toutes les restrictions de voyage. Le 13, il demande au nouveau gouvernement allemand le renvoi immédiat de tous les soldats alsaciens-lorrains, et autorise les entretiens téléphoniques. Le même jour, afin d’éviter les pillages, les exactions et les agressions, les dirigeants du conseil signent avec le maire Forêt et le conseil municipal un appel aux soldats revenus dans leurs foyer de se présenter au service de la garde civique afin de renforcer le maintien de l’ordre. Appel peu entendu semble-t-il, les soldats libérés, revenant de la guerre, n’ayant sans doute guère envie de reprendre du service pour une autorité plus fantoche que réelle. Le 17, alors que les derniers soldats allemands quittent la ville, le conseil évacue l’Hôtel de ville : « Les locaux où il a siégé, se souviendra plus tard un Messin, ressemblent plutôt à un camp de bohémiens qu’à autre chose. Leur fameux drapeau rouge a disparu avec eux. » Le Soldatenrat a vécu : les premiers soldats français entrent à Metz.
Metz en tricolore Ce dimanche 17, à Metz (où les statues des souverains allemands sont abattues) les choses se précisent. Le maire Forêt remet la direction des affaires municipales à Nicolas Jung, tandis qu’arrivent en éclaireurs le colonel Matter, représentant le général Mangin, investi du commandement de la place de Metz, et le colonel Havard, chargé de réquisitionner des bureaux à l’Hôtel de ville et à l’hôtel de la Princerie. Arrive aussi le commandant Delarue, chargé de la direction des services de sûreté. Des patrouilles du 5e bataillon de chasseurs à cheval, chargées de veiller à l’ordre public, sont accueillies dans l’enthousiasme et avec la chaleur que l’on imagine : « Nos rues extrêmement houleuses, écrit Jeanne Haas, présentent l’animation des meilleurs jours, tous arborent la cocarde aux chères couleurs. » À 17 heures, se tient dans la salle Saint-Bernard, rue Haute-Seille, une réunion présidée par Nicolas Jung, chargée de préparer la réception solennelle des troupes françaises, fixée au surlendemain 19 novembre. Il est prévu que le général Mangin fera son entrée dans Metz en passant sous la porte Serpenoise, accompagné de deux divisions, lesquelles défileront sur l’actuelle place de la République avant de gagner, par la rue Serpenoise, la place d’Armes : la cérémonie s’achèvera par un vin d’honneur offert à la mairie aux officiers, puis un bref office à la cathédrale. Une fête que l’on souhaite simple et spontanée, en attendant la réception grandiose « que Metz prépare au général Foch, à Messieurs Poincaré, Clemenceau et autres, lesquels viendront sans doute dans le courant de la semaine prochaine », ainsi que le note notre narratrice – qui semble ignorer que Foch a été fait maréchal de France le 6 août, et qui conclut : « On s’est séparés aux cris mille fois répétés de Vive la France ! et en chantant La Marseillaise, tandis que maints regards brillaient de chaudes larmes. »Entre le 19 novembre et le 8 décembre 1918, Metz va vivre à l’heure de la délivrance et du retour à la France : libérée du joug allemand, redevenue française, Metz accueille l’armée de la République victorieuse et ses plus grands chefs (19 et 26 novembre), puis son président et son gouvernement (8 décembre). En recevant Poincaré et Clemenceau dans une atmosphère de liesse et de ferveur patriotique à la hauteur de l’événement historique, Metz se donne, et avec elle la Moselle, à une République dont tous espèrent qu’elle saura maintenant mener à bien une tâche essentielle, dans la continuité de la victoire militaire : la réintégration.