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20 décembre, 2008

- L’immigration juive allemande en Moselle à partir de 1933

Classé dans : — Pierre BRASME @ 9:08

     L’accession d’Hitler au pouvoir s’accompagne dès les premiers mois de l’année 1933 d’un muselage systématique voire d’incarcérations en camp de concentration des opposants politiques (communistes, sociaux-démocrates, syndicalistes…). Dans le même temps, Hitler commence à appliquer son programme antisémite, et très vite la vie devient impossible en Allemagne pour la communauté israélite : pour les commerçants à cause du boycott des magasins juifs, pour les étudiants à qui l’on ferme les portes des facultés, et pour les artistes et les intellectuels (dont Einstein) en non-conformité avec l’idéologie nazie. 

     Voilà qui explique la  montée en flèche de l’émigration vers la France de ceux que la Sûreté Générale désigne sous le terme de réfugiés israélites allemands. Le ministère de l’Intérieur, par l’intermédiaire du Service Central des Cartes d’Identité des Etrangers, fournit des statistiques révélatrices pour la seule année 1933 : 1 531 réfugiés au mois de mai, 4 985 en juillet, 8 164 en août, 11 598 en novembre. 

     Or en Allemagne même, une organisation sioniste facilitait le départ pour la France de jeunes israélites âgés de 16 à 21 ans. Il s’agit du « Hehalutz » (le pionnier) dont le bureau était situé à Berlin au 10 Meinekestrasse, au siège même de l’Office palestinien d’émigration (Palästinaamt der Jewish Agency), lequel office détenait le monopole des certificats d’établissement en Palestine. 
Mais dès l’arrivée d’Hitler au pouvoir, fut ouverte à Strasbourg une succursale du « Hehalutz », au 17 de la rue de l’Ail. Quel était son rôle ? D’abord accueillir les jeunes réfugiés qui transitaient par Sarrebruck, où le bureau de Berlin avait un relais en la personne d’un certain docteur Voss qui remettait aux réfugiés les moyens nécessaires pour se rendre à Strasbourg. Ensuite et surtout  placer les réfugiés chez des agriculteurs de la Moselle et du Bas-Rhin ou dans des écoles d’agriculture afin qu’ils acquièrent une formation leur permettant de s’établir par la suite en Palestine, cette formation étant la condition sine qua non imposée par le gouvernement anglais qui délivrait alors les certificats d’immigration. 
De fait, dès le mois de mai 1933, le sous-préfet de Sarrebourg signale au préfet de la Moselle la présence de réfugiés israélites dans bien des villages de la région (Bébing, Barchain, Sarraltroff, Hesse, Vieux-Lixheim, Berthelming, Langatte…). Or, comme le contrôle de l’immigration et la lutte contre sa forme clandestine donnent lieu à des rapports de gendarmerie  individuels, ces documents constituent des témoignages assez souvent émouvants sur les motifs qui ont poussé hors de l’Allemagne des jeunes de toute condition sociale et qui, pour la plupart, ne se destinaient pas à une carrière dans l’agriculture. Il y eut en Moselle deux autres points de chute : l’Ecole d’Agriculture de Courcelles-Chaussy, qui accueille dès juin 1933 quatorze réfugiés, et ce à l’initiative de son directeur, Léon Der Khatchadourian. Dans l’arrondissement de Thionville, l’Oeuvre israélite franco-luxembourgeoise crée une Ecole pratique de jardinage à Altwies-Mondorff, où le propriétaire de l’ancien hôtel de Paris  met ce bâtiment alors désaffecté à la disposition de l’Oeuvre pour une durée de neuf ans, ce qui permet l’accueil de quarante-cinq réfugiés par année de formation. Il est clair que ces jeunes réfugiés ne représentent qu’un faible pourcentage par rapport à l’ensemble de l’immigration allemande.     Or si la France, dans la décennie précédente, avait pu se permettre une politique d’accueil généreuse vis-à-vis des réfugiés russes de 1917 à 1920, et arméniens de 1919 à 1923, sa situation économique ne lui permet plus en cette année 1933 d’absorber un tel flux migratoire. D’où les difficultés auxquelles se heurtent ces jeunes, comme tous leurs compatriotes, une fois sur le sol français. D’abord des difficultés administratives. Le gouvernement français entendant maîtriser l’immigration, l’obtention d’un visa d’entrée devient problématique, et plus encore la régularisation de leur situation quand ils sont sans papiers. En ce qui concerne les jeunes israélites  dont il est question, ils trouvent en la personne de Madame Renée Lévy-Sternheimer, avocate messine, une aide précieuse. Ses nombreuses démarches tant au niveau de la préfecture que du ministère de l’Intérieur  évitent à beaucoup l’expulsion pure et simple du territoire français.  Ensuite, des difficultés liées à la conjoncture : en 1933, au plan national comme au plan départemental, l’arrivée de réfugiés allemands est très mal perçue en raison de la crise économique et du chômage, faisant qu’ils sont immédiatement et globalement perçus comme des indésirables. Le Figaro du 17 août 1933 titre : « Les réfugiés allemands dans l’Est : la présence en nombre considérable dans nos trois départements recouvrés de réfugiés allemands pose un problème économique complexe. »      

En effet, le 15 août 1933, la Chambre de Commerce de Metz et  Camille Hocquard, alors président de la Fédération des groupements commerciaux, adressent une lettre de protestation à Paul Valot, directeur général des Services d’Alsace-Lorraine à la Présidence du Conseil. Lettre dans laquelle il est demandé aux pouvoirs publics de protéger l’industrie et le commerce français en interdisant aux réfugiés allemands de s’installer et de créer des entreprises dans les départements recouvrés. Puis en novembre c’est M. J. Merz, membre du syndicat des Maraîchers et Horticulteurs de Moselle, qui envoie à son président, Ernest Kempnich, une lettre exprimant des craintes sur les activités de l’Ecole de jardinage installée à Altwies-Mondorff. Son auteur redoute que cette association israélite n’ait pour but véritable l’introduction frauduleuse en France de plants en provenance de Belgique et du Luxembourg. On les suspecte de concurrence déloyale. Le 7 août 1933, un incendie éclate sur le chantier de battage de l’école d’Agriculture de Courcelles-Chaussy. Les soupçons, voire les accusations, se portent immédiatement sur les quatorze réfugiés israélites alors élèves stagiaires dans l’établissement. Seule une enquête les innocente, en établissant la culpabilité d’un domestique de culture embauché par l’école, ce dont le préfet rend compte officiellement à Edouard Daladier.      Il y a donc parfois, on le voit bien, des réactions antisémites. On peut alors se demander, avec prudence toutefois, si les Français ne sont pas en train de tomber dans le piège tendu par Hitler, piège consistant à ne pas entraver le départ des Israélites allemands afin de provoquer le mécontentement de la population d’accueil et par suite faciliter chez celle-ci l’adoption d’attitudes antisémites. 

Jeanne Vincler
Présidente de l’association Du Chaussy à Courcelles 

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